
Interview par Anne-Cécile L.
Crédit Photos: Raymond Le Menn
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Vendredi 24 février.
Veille de son concert complet à Plouguerneau, j’ai pu rencontrer Miossec et lui poser quelques questions à L’Armorica.
Brest il y a quelques mois, Lampaul, Morlaix entre autres… Et Plouguerneau demain, tu repasses souvent dans le coin. Le public est toujours au rendez-vous, j’imagine que jouer par ici à une importance pour toi. Comment tu vois ces dates: plaisir ou défi?
Miossec: C’est vraiment les deux, disons que j’aime beaucoup jouer dans le coin parce que je sais que si je me casse la figure ça va être dur après. Quand on fait ce boulot là, on a envie de se prouver, de prouver à d’autres personnes…
Ca me touche que le public soit là, mais c’est surtout de savoir si c’est mérité ou pas? Est-ce que c’est justifié de casser sa croûte aujourd’hui en faisant de la musique alors que les temps sont durs? Si on n’est pas à la hauteur, on ne ressemble plus à grand chose, et si je m’étale comme une merde ben voilà… Qu’est-ce qu’on fait après ? Mais c’est un vrai plaisir de jouer dans le coin. On a joué à Cast, au Run Ar Puns aussi… Et on a d’autres dates de prévues pour le printemps…
Tu as écumé quasi toutes les salles et tous les festivals de France. J’ai lu quelque part qu’avant tu étais angoissé par la scène. Pour t’avoir vu dernièrement à La Carène, cette angoisse semble avoir disparue, non ?
Miossec: Ouais complètement, on a joué dans pas mal de festivals et salles, mais à mon niveau. Je n’ai jamais été une grosse machine mais ça a été douze ou treize ans, enfin je ne sais plus combien d’années, de souffrance, c’était horrible… C’est toujours ce truc… Au départ, je voulais faire de la musique mais me tenir dans la position du chanteur non, pas vraiment. Il m’a fallu du temps pour m’habituer à être chanteur… J’ai toujours cette impression d’être imposteur quand même. Quand on n’aime pas sa voix, tout ça, on a toujours l’impression que ça ne va pas le faire…
Et justement, aujourd’hui, tu sembles moins dur avec toi-même, comment Miossec se voit-il en temps qu’artiste ?
Miossec: Je crois que c’est plus facile, que je suis plus accepté. Je fais plus partie du paysage donc il y a moins à se justifier. Je commence à assumer un peu plus le « boulot », et de toute manière je n’y peux rien, ce n’est pas à moi de décider… J’écoute ce qui se dit mais… On a toujours l’impression que demain sera mieux… Sinon on ne fait pas ce boulot là. On a toujours l’excitation de ce qui va arriver alors que peut-être que, je ne me rends pas compte mais, le meilleur que j’ai pu faire est dans le passé et ça ne sera jamais aussi bien ! C’est un drôle de truc, on doit un peu se battre contre ça, et surtout ne pas s’installer dans le confort. Il y a deux / trois ans je tournais avec une super équipe, ça marchait un peu partout mais, du coup, on essaie de ne pas continuer là dedans même si ça marche. C’est tout défaire et tout reconstruire, essayer de tout remonter à chaque fois… Des fois c’est moins bien que d’autres…

Vous tournez d’ailleurs avec ta « nouvelle formation » depuis un moment, dans des petites, des grandes salles, c’était votre but. Quels changements est-ce que ça a apporté dans ta façon de travailler, par rapport à avant?
Miossec: Moi je voulais voir si je pouvais tenir dans les clubs, revenir dans toutes les petites salles, les petits trucs où il n’y a pas de sono parfois, où ça tient à trois fois rien, du coup ça m’a fait du bien. C’était marrant parce qu’au départ quand on s’est rencontré et qu’on a monté la tournée c’était moi qui voulait jouer dans les petites salles et les musiciens qui aspiraient plutôt à jouer dans les plus gros endroits.
J’ai commencé à t’écouter quand j’avais cinq ans, j’en ai vingt-deux de plus aujourd’hui. J’ai mis quelque temps à « comprendre » ta musique, par là je veux dire à ce qu’elle me touche, je pense que j’étais trop jeune avant. Pour avoir écouté tous tes albums depuis des années, j’ai l’impression que ta musique a « évolué », je ne sais pas trop si c’est le terme mais, comme comme si de négatif tu étais passé à positif. Est-ce que toi aussi tu perçois ce changement?
Miossec: C’était plutôt une obligation de ne pas faire ce que je sais faire naturellement, c’est à dire de la chanson de mec désespéré qui n’en peut plus. Ça il n’y a pas de problème, je peux en écrire jusqu’à la nuit des temps. Là, c’était s’obliger à se bouger le cul pour pondre quelque chose de nouveau, essayer de se déplacer, changer les angles de vues.
Et puis la période est devenue tellement plombante que par moment je me suis dit « Non ce n’est pas possible », en arrivant complètement plombé j’ai l’impression qu’il n’y a plus moyen de faire ce métier la, ou alors ça devient beaucoup trop sombre et vu mon âge… J’aurais vingt balais faire un truc méga noir, il n’y aurait pas de problème mais là, maintenant, je ne peux pas faire quelque chose la tête sous l’eau.
Tu fêtes cette année tes 22 ans de carrière, à raison d’un album quasi tous les deux ans. Tu écris/composes constamment ? C’est « vital » pour toi ?
Miossec: Ah ouais, c’est une maladie! Depuis que j’ai commencé ce métier là, de toute façon, j’ai toujours l’impression que ça va s’arrêter demain puisque ce qui est marrant c’est qu’on ne décide pas soi-même quand ça s’arrête. C’est le public qui en a marre, qui est passé à autre chose. Ça se passe pas mal comme ça dans le monde de la musique, en 22 ans, j’ai vu nombre de personnes devoir arrêter leur boulot et devoir faire autre chose. Ce n’est pas toujours facile de rebondir après… Ça peut être pathétique, violent. C’est peut-être cette angoisse qui fait que ça dure, surtout au départ, je pensais vraiment que ça n’allait pas continuer. Il fallait faire au plus vite pour dire ce qu’il y avait à dire. Du coup j’ai pris le pli, j’aime réellement ça. C’est devenu une raison d’être et surtout ça m’aide vachement dans la vie de faire ça. C’est une sacrée béquille.
Et avec le recul, est-ce qu’il y a vingt ans tu t’imaginais « ici sur scène »?
Miossec: Oh non ! Non, non. Il y a 22 ans c’était vraiment très sauvage, c’était assez fou furieux. Moi, je pensais vraiment faire un petit tour et puis m’en aller mais quand on est dans une aventure musicale on ne se rend pas compte en fait de ce qu’il se passe. Même à l’époque, je ne m’en rendais pas compte de l’impact de Boire. J’étais complètement à côté de la plaque… Ou je n’avais pas envie de voir, peut-être pour se camoufler, ou ne pas assumer complètement non plus…

J’ai lu dans une interview que pour juger tes albums il te fallait environ six mois, du coup qu’est-ce que tu penses de Mammifères ?
Miossec: Il faudrait que je le réécoute! J’ai oublié de le réécouter comme on n’a pas arrêté de tourner… En tout cas, tel qu’il a été fait et tout, ça devait être fait comme ça. Ca a été fait sans beaucoup de réflexion, avec justement la possibilité de se permettre ce luxe là, de faire des trucs dans l’instant… J’aimais bien me retrouver avec de l’accordéon aussi, par rapport à pas mal de gens qui n’allaient pas du tout aimer, j’étais content de ça!
Et comment définirais-tu ta musique alors?
Miossec: Ouh !
Ouais, je sais à chaque fois les gens me disent « Mais pourquoi tu poses cette question ?! »
Miossec: Non mais c’est un effort que tout le monde devrait faire… Je crois que je n’ai pas la bonne oreille… Quand j’écoute ma musique, pour moi, c’est uniquement de la frustration parce que j’ai réellement envie de faire mieux. On est toujours déçu par ce qu’on fait, ce n’est jamais à la hauteur !
Mais du coup, ça peut être positif, ça te pousse à faire mieux ensuite non ?
Miossec: Ces moments là, à essayer de faire mieux, on les trouve dans les concerts, alors qu’écouter un disque à froid c’est genre « C’est quoi ce bordel ?! »
Dans toutes les interviews que j’ai pu lire, les journalistes soulignent souvent uniquement ton côté « provocateur » / les erreurs que tu as pu faire au début de ta carrière. Je trouve ça assez injuste, c’est loin de refléter la personne que tu es, selon moi. La provocation c’est/c’était pour te protéger?
Miossec: Ben disons qu’à l’époque, il y avait tellement de groupes « démagos » que ça me rendait vraiment malade, et la provocation c’était aussi par rapport au public. Ce n’est pas parce qu’on a payé sa place et qu’on applaudit que le mec sur scène va nous trouver vachement sympa. C’était pour lutter contre ce truc démagogique, qui existe moins aujourd’hui quand même chez les jeunes groupes. C’était quelque chose qui, moi aussi, me faisait marrer… Une indépendance, ne pas avoir peur de se mettre tout le monde à dos et être bien là dedans en fait.
Rien à voir, j’ai toujours quelques « questions rapides »…
Toi qui a été journaliste, quelle question détestes-tu qu’on te pose ?
Miossec: Ah, il y en a eu une tout à l’heure… J’avais un gars au téléphone… Il voulait savoir d’où j’étais…
Qu’est-ce qui t’as donné un jour envie de faire de la musique ?
Miossec: Le jour où mon grand frère, qui a six ans de plus que moi, a ramené une guitare acoustique à la maison. Savoir qu’on pouvait prendre une guitare et que tout à coup un morceau pouvait se construire comme ça, en deux secondes. Mais ce qui m’a surtout donné envie de faire de la musique, c’est quand le mouvement punk est arrivé. Il y avait moyen de monter un groupe sans savoir jouer, et ça c’était super. On en a monté un, Printemps Noir, quand j’étais gamin sur Brest, entre mes 14 et 18 ans, c’était vraiment… C’était une super adolescence. Aujourd’hui, un jeune groupe va enregistrer tout de suite alors que nous à l’époque, avec Printemps Noir, on n’avait pas d’enregistrement ça coûtait trop cher…
De toutes les collaborations que tu as faites, en tant que parolier, quelle est celle qui t’as le plus marqué ?
Miossec: C’est quand même le trio Gréco – Birkin – Hallyday. Ce que je peux apprendre d’elles – qui ne sont pas de la même génération que moi – leur rapport à la musique, au chant, aux mots, tout ça… Je n’aurais jamais cru pouvoir avoir ce luxe de connaître ça. Avoir Gréco, Birkin ou Hallyday qui chante tes mots quand tu es dans la salle c’est surréaliste, j’ai toujours du mal à y croire.
Et si tu ne devais garder qu’une de tes chansons laquelle ce serait ?
Miossec: Ce serait une de celles du prochain album !
Bonne réponse!
Je sais que Bashung et son album Play Blessures ont été une des tes plus grandes influences. Quels sont les autres artistes qui t’ont le plus influencé ?
Miossec: Colin Newman, c’est quelqu’un qui a été vachement important pour moi. Il a fait un album qui s’appelle A to Z qui est absolument incroyable. Ce mec était dans le groupe Wire, et quand j’étais gamin… C’était rock mais arty en même temps ! Donc ce serait Newman ou Wire.
Et quels sont les musiciens/groupes que tu écoutes aujourd’hui ?
Miossec: J’ai découvert William Z Villain l’autre jour, c’est étonnant ! C’est un mec du fin fond des Etats Unis, son disque est à moitié auto-produit, c’est d’une liberté incroyable!
Tes albums cultes ?
Miossec: Astral Weeks de Van Morisson et justement le A to Z de Colin Newman. Après il y en aurait plein d’autres…
Quels sont tes films cultes ?
Miossec: L’Atalante de Jean Vigo. Ouais, L’Atalante.
En parlant de mammifères, si tu le pouvais, en quoi voudrais-tu te réincarner ?
Miossec: Je n’ai toujours pas trouvé en fait ! Les oiseaux, tout ça, c’est bien joli mais tu les regardes ils ont les j’tons en permanence ! C’est toujours le flip’ absolu, il y a toujours un prédateur dans les parages. Ce serait plutôt un truc dans la flotte, un mammifère flottant.
Et pour finir, quels sont tes projets pour la suite ?
Miossec: Là, à vrai dire, c’est plutôt pas mal… On va aller jouer en Nouvelle Calédonie en septembre et ce serait d’aller faire un break là-bas. Aller se reposer, puisque ça fait trois ans que je suis en tournée.
Et comme tu parlais de ton nouvel album tout à l’heure…
Miossec: Ouais je bosse dessus, c’est vachement bien par rapport au temps qui passe… Partir en tournée c’est super mais c’est bien aussi d’avoir la tête qui travaille… Ça ne mange pas de pain, ça n’emmerde personne!
