Interview par Anne-Cécile L.
Crédit Photos: Patrick Swirc / m o d d s
Alors qu’il travaille actuellement sur le troisième volet de Moi, Moche et Méchant, le réalisateur Pierre Coffin a accepté de répondre à mes questions…
Pourrais-tu te présenter en quelques mots ?
Pierre: Je suis réalisateur de film d’animation, et très chanceux d’en être arrivé là…
Tu as fait l’école des Gobelins à Paris, avant de réaliser Moi, Moche et Méchant, pourrais-tu parler de ton parcours, en général ?
Pierre: Oula. J’étais un élève un peu moyen qui passait son temps à dessiner et à écrire. Après le bac, j’ai fait une fac de cinéma qui, à part une certaine culture générale, ne m’a pas apporté grand chose. Je suis parti à l’armée, et là, lors d’une de mes permissions, j’ai rencontré Gilles Gay, un réalisateur de série d’animation, qui m’a ouvert les yeux sur ce que je voulais faire. Il travaillait dans une société qui s’appelait Pixibox, qui faisait des dessins animés assistés par ordinateur. Voir des locaux plein de gens en train de dessiner m’a redonné la foi dans ce que je voulais faire. Gilles m’a aiguillé vers l’école des Gobelins, j’ai réussi le concours et hop, trois ans plus tard je suis parti à Londres bosser dans les studios de Spielberg comme petite main (assistant animateur). Revenu en France, je me suis jeté à corps perdu dans ce qu’on appelait à l’époque les nouvelles images. J’ai demandé à travailler pour moi, le soir, dans une société qui s’appelait ExMachina. Ils ont gentiment accepté, et ont fini par me proposer du travail. Les animateurs sur ordinateur à l’époque ne couraient pas les rues. J’ai eu du bol et quelques années plus tard je suis devenu directeur d’animation dans la même société. Je travaillais principalement sur des rides (films dynamiques) pour le Japon. Un jour, on m’a demandé de former une jeune animatrice en animation de personnages (Elisabeth Patte avec qui je travaille encore aujourd’hui). Plutôt que de lui donner des exercices, je lui ai proposé de faire un court métrage avec moi. Mon premier film ! Il a fait la tournée des festivals, on a eu des prix (petits et moches), et on a commencé à me proposer des films publicitaires. La machine était lancée… Après plusieurs années de pub pour la France et l’Angleterre, j’ai fait une série (Pat et Stan) pour TF1, et un producteur Américain est arrivé un jour de nul part pour me proposer un long métrage. C’était le premier Moi Moche et Méchant…
Tu travailles actuellement sur Moi, Moche et Méchant 3, comment ça se passe ?
Pierre: Ça dépend des jours. Ma principale motivation est que je sais que c’est mon dernier film de la série. Ça me motive pour essayer de partir en beauté. Ou pas. Le scénario est encore en cours d’écriture… ça devient un peu dur de revoir les mêmes personnages à une fréquence aussi soutenue, même si je les adore.
Vu le succès des trois précédents films, j’imagine que tu/vous as/avez une pression supplémentaire… Concernant la réalisation de ce troisième volet, as-tu l’impression de devoir répondre à une certaine attente?
Pierre: Carrément pour la pression, mais elle vient plus de moi que de l’extérieur. Je me dis qu’il faut faire le meilleur de la série, mais ça veut dire quoi ? Tous les jours on se pose la question avec les autres réalisateurs (Kyle Balda et Eric Guillon). On a chacun une analyse différente du succès des précédents opus. On cherche à plaire, à surprendre et à se faire plaisir mais on ne sait pas si, au final, le film sera bon. On verra.
Tu travailles également entre la France et les Etats-Unis je crois… Le fait de travailler avec d’aussi gros studios t’a-t-il posé des limites ?
Pierre: Je travaille en France pour les US. Je n’ai pas l’impression de travailler pour un gros studio. Mon interlocuteur principal est mon producteur (Chris Meledandri). Il est sympa, accessible, normal. Je ne fais pas mes films. Je suis plus un réalisateur de commande qu’un auteur, je tente de faire le mieux possible avec ce qu’on me me demande de faire. J’ai certes mon point de vue que je tente de faire valoir, mais sans garantie de succès. Le maître à bord, c’est le producteur. Je suis celui qui rend sa vision possible et la concrétise à l’écran.
J’imagine que l’équipe mobilisée autour des différents films doit être assez importante. Comment se passe ce travail ensemble, ça n’est pas trop compliqué à gérer ?
Pierre: Pour ce Moi Moche et Méchant, il y a deux producteurs, deux scénaristes, trois réalisateurs, et il y a à peu près 300 (!) graphistes qui travaillent sur le film. Mais ce n’est pas compliqué à gérer au final. Les Américains nous ont amené leur savoir-faire en termes de gestion des gens et du travail. Ils sont franchement bons. Il y a des gens dans mon équipe avec qui je travaille depuis presque 20 ans maintenant !

Comment s’est passé ta rencontre avec Universal / Illumination lors du premier volet de Moi, Moche et Méchant ?
Pierre: Ah ben j’ai répondu au-dessus ! Mais je veux bien entrer dans les détails. Chris Meledandri (mon producteur Américain, qui a travaillé sur le premier Age de Glace, Les Simpsons Le Film..) a débarqué un jour à Paris. Il venait de Londres où apparemment il avait entendu parlé de nous (MacGuff et moi). Pas de bol, je n’étais pas là. Jacques Bled, le patron de la société, lui a présenté ses travaux en animation… la plupart réalisés par moi. Il est revenu deux mois plus tard pour me rencontrer et me présenter son nouveau projet. L’histoire d’un super méchant qui adopte trois petites filles pour rendre possible un de ses plans diaboliques : voler la lune. Et j’ai refusé. Je venais juste de sortir d’une expérience malheureuse (j’ai quitté la production du film Pourquoi j’ai pas mangé mon père en claquant la porte) et je ne voulais pas replonger dans une aventure calamiteuse. Chris a insisté pendant près d’un an et j’ai fini par accepter quand il m’a proposé de travailler en tandem avec Chris Renaud. Ce dernier s’occuperait de l’histoire et moi de l’animation. C’était bien puisque je pouvais me concentrer sur ce qui finalement me plaisait le plus.
Est-ce qu’il y a des différences de fonctionnement entre Paris et les Etats-Unis? Dans le processus de création en lui-même par exemple, est-ce qu’il y a des méthodes de travail différentes ?
Pierre: Non, on travaille tous ensemble et avec le même but: faire le meilleur film possible dans le budget et le temps alloué. Chris Meledandri est quelqu’un de très pragmatique et logique. Comme moi. On s’entend très bien et même si parfois on n’est pas d’accord, la décision prise au finale est toujours la bonne.
De quoi est née l’idée derrière ces films ?
Pierre: L’idée de base vient d’un ancien animateur de Disney, Sergio Pablos. Chris lui a acheté le concept.
Qu’est-ce qui t’inspire dans l’écriture de tes films ? (Pas uniquement Moi, Moche et Méchant mais aussi les courts-métrages que tu as pu réaliser, Brad & Gary par exemple.)
Pierre: J’écris rarement maintenant, sauf quand je vois que quelque chose ne fonctionne vraiment pas, ou n’a pas de potentiel visuel. Il y a des règles à respecter quand on travaille avec les Américains, et on ne rigole pas avec leurs scénaristes. Je connais ma marge de manœuvre.

J’ai lu dans une interview que tu avais participé au doublage de la plupart des Minions, ça a du être fun! D’où vous est venue l’idée de ce langage multi-langues ?
Pierre: Ce n’est pas vraiment du doublage, ce sont des voix tout simplement. J’enregistre tout et c’est sur ma voix que les animateurs animent. C’est effectivement très rigolo. Le multi-langue est venu quand j’ai vu que certains pays traduisaient les Minions ! Je me suis dit que pour éviter ça, il fallait que je crée un espèce d’Esperanto ridicule que tout le monde puisse comprendre. Je me suis rappelé d’un personnage du Nom de la Rose (de Jean-Jacques Annaud), Salvatore, qui parlait toutes les langues et qu’on comprenait malgré tout. Je n’ai rien inventé.
Je vais souvent au cinéma voir des films d’animations, j’adore ça, mais il n’y en a que deux qui m’ont réellement « marquée »: le premier c’était Le Roi Lion, et l’autre film ou du plutôt série de films c’est justement Moi Moche et Méchant. Quels sont les films d’animation qui toi t’ont marqué ou du moins influencé ?
Pierre: C’est gentil. Les films d’animation qui m’ont marqué sont, dans le désordre, Le Roi et l’Oiseau, Brisby et Le Secret de NIHM, Totoro, L’étrange Noël de Mr Jack, The Thief And The Cobbler…
Et tes films cultes ?
Pierre: Chantons sous la pluie, Brazil et Le Dernier Métro…
Jusqu’ici je n’ai interviewé que des musiciens, je leur ai souvent demandé quelle place ils accordaient à l’image dans leur univers… A l’inverse, quelle place accordes-tu au son, à la musique dans les films que tu as (co-)réalisé ?
Pierre: L’importance de la musique dans les films est énorme. Je me suis toujours dit qu’il ne fallait pas que je me loupe là-dessus. Je manque évidemment de recul mais j’espère que cet aspect-là n’est pas raté dans mes films. On travaille toujours avec Heitor Pereira (de la clique à Hans Zimmer et ancien guitariste des Simply Red). Il est génial. Je n’ai pas eu la chance d’avoir un enseignement musical et ça restera à jamais comme une frustration…
Quels sont tes goûts en matière de musique ?
Pierre: J’ai des gouts très simples et populaires. A partir du moment où c’est très mélodique et ludique j’adore … J’écoute Vianney en ce moment.
On arrive à ma dernière question : quels sont tes projets pour l’avenir ?
Pierre: Des films sans animation. Ou avec. Des trucs à moi pour changer…