
Interview par Anne-Cécile L.
Crédit Photo: Paul Harries
The Inspector Cluzo @ Soup Kitchen
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Deux ans après ma dernière interview, on change de pays et on recommence – en français pour la première.
Samedi soir, 18H45 dans les rues de Northern Quarter, je m’apprête à franchir pour la première fois les portes de Soup Kitchen, club underground de Manchester. Le bar est plein à craquer, je rejoins Mathieu Jourdain l’un des deux Rock Farmers de The Inspector Cluzo pour une réunion entre French Bastards…
Vous étiez à Birmingham hier soir, c’était comment ?
Mathieu: C’était très bien! Dans un club, The Actress and Bishop, alors bien sûr avec des escaliers, comme dans tous les clubs anglais. C’était super, c’est notre première tournée headline en UK. On n’y était pas retourné depuis nos premières tournées. On ne savait pas trop à quoi s’attendre, on avait quand même fait les premières parties de Clutch il y a un an et demi déjà, le public qui nous avait vu était au rendez-vous.
Le public comprend les paroles, est très éduqué Rock’n Roll donc ça se passe à merveille! On est ravis de faire cette tournée là.
Du coup, ce soir, Manchester! Je trouve que c’est le duo perfection. J’ai l’impression que vous êtes aussi punk que la ville…
Mathieu: C’est ça! Et puis c’est une salle mythique ici Soup Kitchen… Là, tu vois, quand on descend, ça sent le rock’n roll! Donc ça devrait être super aussi. On avait joué ici avec Clutch, mais à l’Academy.

Ca fait plusieurs mois que je suis ici, il doit bien y avoir quelques groupes français qui sont venus jouer mais je n’en ai vu aucun…
Vous êtes vos propres managers/producteurs en plus de travailler dans votre ferme. Comment s’est organisée cette tournée anglaise ?
Mathieu: C’est suite à la tournée de Clutch, le producteur qui nous a vu en première partie nous a proposé de faire des concerts, il nous a dit réflechissez… Du coup on s’est dit « Bon bah il faudrait prendre cette opportunité là, rebondir dessus et faire notre première tournée tête d’affiche… » On n’a pas pu la caler avant, ça a pris un peu plus d’un an parce qu’avec les emplois du temps des uns et des autres vu qu’on tourne beaucoup nous aussi… On a pu la mettre que là. C’est un peu loin mais ils sont très contents des scores qu’on fait pour commencer avec le groupe donc ça c’est génial!
J’ai écouté plusieurs de vos interviews, dans l’une d’entre elles vous disiez que le milieu de la musique est de plus en plus fermé en France, qu’il n’y a plus de place pour le rock. On vous avait dit que sans bassiste ça ne marcherait pas… Depuis vous avez votre label Fuck The Bass Player…
Mathieu: Ce n’est même pas que c’est fermé, c’est que le rock en France ça n’a jamais vraiment existé. Il y a toujours eu des petits groupes mais ça n’a jamais été grand public alors que dans les pays où on tourne beaucoup comme aux Etats-Unis, d’où ça vient, quand on tourne là bas, on a une réponse, il y a le public… Même si aux Etats-Unis la proportion de gens qui écoutent du rock par rapport à ce qu’on appelle les musiques urbaines diminue. Mais quand on regarde des marchés comme l’Angleterre et les Etats-Unis et d’autres pays, y a pas photo même si maintenant, nous, en France, on a notre public qui vient. On pense que c’est les oubliés des concerts et des festivals qui ne savent pas trop où aller et qui se retrouvent en nous parce qu’on amène une musique qui n’est pas grand public.
Comment vous expliquez que vous qui êtes un peu en marge de tout ce système justement, vous soyez l’un des groupes qui tourniez le plus à l’international ? Et on parle de vraies tournées internationales pas juste d’une date en UK et une date en Belgique… Vous avez joué dans plus d’une centaine de pays…
Mathieu: Dès le début du groupe, on a commencé à tourner à l’international, on a même commencé au Japon. C’est là-bas que ça a pris en premier. On s’est servi de cette accroche au Japon pour développer: après revenir en France, développer l’Europe et d’autres pays.
Depuis le début, on fait de l’international et le marché français a commencé à se réveiller très tard comparé à d’autres endroits où on allait souvent comme en Asie etc. On a pu, parce qu’on habite aussi en France, en Gascogne, travailler le territoire comme il fallait avec la promo…
Depuis l’album Rock Farmers, on a réussi à passer un cran au niveau médias… Parce qu’en fait le problème c’est qu’en France les médias ne relaient pas ce type de musique, ou très très peu.
Maintenant on a passé un gros cran médiatiquement, il y a eu des télés, aussi un peu par rapport au mouvement global de la société qui veut mieux manger, fait attention au climat et à l’impact qu’on a sur la planète… Ils ont trouvé une autre résonance chez nous: c’est qu’on est fermiers, on se fait à manger chez nous. Il y a ces valeurs là, comme la bonne bouffe, qu’on véhicule et l’adéquation entre rock et ça est complètement atypique. Certains médias se sont jetés dessus pour ne pas trop parler musique vu qu’on faisait du rock. France Inter, par exemple, a réussi à nous passer, il a fallu qu’on rame, et maintenant on a sorti un album acoustique en janvier dernier, qui là aurait très bien pu être France Inter-compatible : c’est violon violoncelle guitare acoustique, et bah non, ils ne nous passent pas. On reste un groupe de rock et le rock c’est tout petit. Là où nous on est contents, c’est que cette tournée acoustique, elle a rencontré le succès et des gens sont quand même venus aux concerts. On a fait des des salles combles, c’est super ! Les médias n’en parlent pas, bah tant pis…
Quand j’ai décrit qui vous étiez à des potes anglais je leur disais « They are two rock farmers », et quand je leur expliquais ils trouvaient ça tous génial. Je me souviens de vous avoir accueillis au Bout Du Monde à Crozon, vous nous avez dit « Venez vous asseoir avec nous, ça nous met mal à l’aise sinon ». Je pense que votre façon d’être, de faire joue aussi beaucoup sur ce succès. Vous cassez les codes auquel le public peut être habitué…
Mathieu: On le fait spontanément parce qu’on est comme ça, comme on dit on n’est pas des rockstars. Nous on fait de la musique pour rencontrer des gens à la base que ce soit du public, des gens de l’organisation etc et échanger. On se fait fort, à chaque concert, d’aller rencontrer le public, d’aller au merchandising, parler avec eux en direct autant qu’on puisse… C’est sûr qu’après on fait une heure et demie de concert et deux heures de merch’ mais on aime bien ça et ça fait partie du truc. Pour nous c’est important.
Et pour en revenir à la musique, comment vous définiriez la vôtre en quelques mots ?
Mathieu: Ouh… Avec les mots difficiles mais bon en gros c’est du blues rock teinté de soul un peu.
Vous avez sorti Brothers in Ideals, une version unplugged de We The People Of The Soil le mois dernier. J’ai lu que cet album n’était pas vraiment prévu. Qu’est-ce qui a motivé cette sortie ?
Mathieu: On a enregistré cet album à la fin d’une tournée américaine avec Eels. On a fait Clutch avant, pendant tout l’hiver, on avait enchainé quelques festivals comme Lollapalooza en Amérique du Sud… Après, Eels nous a invité, du fait de la tournée de Clutch il en a entendu parler et à la fin de cette tournée là, en revenant à Nashville, le studio était dispo pour quatre jours et notre producteur, Vance Powell, nous a dit « Bon les gars, si ça se trouve vous avez un truc à recracher, venez enregistrer… » On ne s’est pas pris la tête, on a enregistré en acoustique des bribes, on a invité des amis musiciens… Ca a donné le résultat Brothers In Ideals. Ils nous ont dit « Les gars faut le sortir, c’est votre label et tout… » De toute façon on n’avait pas de pression… Le résultat est là et c’est super. C’est vrai que c’était pas mal mixé, du coup on s’est dit « Allez on le sort. » Notre distributeur nous disait « C’est dur de sortir un truc acoustique, c’est du suicide commercial » mais bon c’est chouette, c’est une autre facette de chez nous qui existe, pour le public ça devrait être bien. On l’a sorti. Les gens le trouvent super. On a fait la tournée de quatorze dates en France avec les musiciens américains, ça s’est hyper bien passé. Les gens étaient là. Ils ont vraiment adoré. C’est un autre pan de notre musique et ça a fonctionné donc peut-être qu’on va continuer et refaire une tournée un peu comme ça. On ne sait pas quand parce qu’il faut qu’on arrive à trouver des créneaux pour faire venir les musiciens et tout mais du coup… Les gens le prennent et l’album est super bien accueilli. Pari gagné.



Vous êtes gascons, vous le revendiquez autant que je revendique d’être bretonne, mais vous chantez en anglais… Pourquoi pas en français?
Mathieu: Parce qu’on fait du rock’n roll, du blues rock, cette musique elle vient des Etats-Unis et c’est en fait en américain, pas en anglais, pas en British. C’est important. On le chante comme ça parce que ça a tout le poids, musicalement, chanté en américain.
Est-ce que ça vous permet d’être plus libres ou de vous exprimer plus facilement? Je dis ça parce que depuis que j’habite ici, étrangement je trouve beaucoup plus facile de m’exprimer, de dire ce que je ressens, parce que les mots n’ont pas vraiment de résonnance, j’imagine parce que ce n’est pas ma langue natale…
Mathieu: Nous ce n’est pas parce que ce n’est pas notre langue… On a plus de difficultés parce que c’est pas notre langue natale, cela dit une fois qu’on arrive à trouver la bonne tournure c’est plus simple à chanter parce que ça a plus de punch. On a de la chance parce qu’on travaille nos textes avec un ami américain qui vit à Mont de Marsan avec qui on travaille, on échange et ça marche super bien. Après on s’y plonge. L’année dernière, on a fait trois tournées de plus d’un mois chacune donc on s’immerge totalement dans ce mode de pensée qui est complètement différent du mode de pensée français ou gascon. Enfin, ça ressemble plus au mode de pensée gascon parce que le gascon est une langue rurale comme l’est l’américain de là-bas. Il faut trouver des images, aller droit au but. Ca c’est similaire. Et ça marche très bien pour le rock’n roll.
De tous les endroits où vous avez joué dans le monde, dans quel lieu/pays tu aimerais jouer/rejouer ?
Mathieu: Bah dans tous! J’en ai pas un en particulier mais plusieurs comme l’Ecosse… Là on va aller ouvrir pour Clutch en juillet en Irlande. On n’y a jamais joué ! Ca sera super, ça fera un pays encore. Tous les pays où il y a ce côté pur rock que ce soit les Etats-Unis ou même en Amérique du Sud, il y a un gros lien qui se passe au Chili, ou même au Brésil.
Quand j’ai commencé il y a quelques années, j’avais toujours des questions randoms, c’est ce que je préfère…
Ton héros?
Mathieu: Neil Young pour son engagement et sa carrière musicale exceptionnelle.
Vous avez des influences US, y’a-t-il des groupes UK qui vous ont fortement influencés ?
Mathieu: Pas beaucoup ! Il y en a eu quelques uns… Bah Led Zep et sinon pas tant que ça… Black Sabbath mais c’est des vieux groupes… De maintenant, pas trop… Même si on aime bien Radiohead et ces trucs là.
Ton album préféré?
Mathieu: J’en ai pas « un », nous on aime trop la musique en général.
Si je te demande d’en choisir un là maintenant?
Mathieu: Are You Experienced, Jimi Hendrix
Un duo avec un artiste ?
Mathieu: Bah avec Neil Young ou Eddie Vedder.
Quels sont les derniers artistes du moment que vous avez aimé?
Mathieu: All Them Witches groupe américain de Nashville. Super groupe basse batterie guitare violon clavier qui est vraiment très bien.
Un concert qui t’a marqué ?
Mathieu: Le dernier concert qui m’aurait marqué… euh… Là le dernier qui me vient à l’idée c’était System Of A Down à Arras quand on y avait joué. J’avais été vraiment agréablement surpris. Et sinon un autre auquel je pense c’était The Raconteurs, y a longtemps, au moins 8 ans voire 10 ans, là on avait pris une claque.
Londres demain, est-ce que vous avez une certaine pression ?
Mathieu: Dans l’absolu non mais on va avoir la pression parce que comme c’est Londres, il y a des professionnels qui vont venir et du coup on aura cette pression là de se dire « Il ne faut pas qu’on se rate ! » Donc il ne faut pas qu’on ait qu’une guitare, il nous faut les deux guitares qu’on va chercher demain* ! (*Une de leurs deux guitares avait été oubliée la veille à Birmingham.)